.  Nous sommes donc loin des jougs mexicains en pierre dont on sait qu’ils couronnaient, dans la tombe, la tête des défunts ? Effectivement. Comme je l’ai dit précédemment, les stèles gravées ne sont jamais retrouvées dans des tombes. Je peux en témoigner car j’ai eu l’occasion de me pencher sur une tombe qui venait d’être ouverte à une dizaine de mètres d’une fosse cérémonielle. Le défunt était paré d’un seul artefact : un collier assorti d’un long pendentif en coquillage. Revenons aux pierres gravées.  De quelle matière sont-elles faites ? 90 % de ces pierres sont en tuf volcanique, allant du beige très clair à un gris vert léger. La surface présente un aspect moucheté constitué par du bioxyde de manganèse qui témoigne d’un long séjour dans le sol. Il vous revient d’avoir classé, en 1969,  les pierres gravées en fonction de leur complexité, de leur forme et de leur iconographie. Que doit-on en retenir ? A ce jour, j’ai examiné une centaine de pierres gravées. J’en ai fait le classement typologique par la progression de la complexité des signes, ce qui donne, pour le moment, 20 combinaisons. Au tout début, les pierres sont simplement rondes, carrées ou rectangulaires. Le rond représente le ciel. Le carré ou le rectangle, la terre. Lorsqu’une croix apparaît au centre, c’est l’endroit magique où l’on se trouve. Le centre de la terre – les 4 points cardinaux – les 4 quartiers de lune. Il est déjà tout indiqué que ces pré-Valdivianos étaient fervents d’astronomie… La chouette apparaît plus tard… Ces premières pierres correspondent, dans mon classement, à ce je qualifie de Valdivia 1 à 3. A ce stade, il faut comprendre que ces objets, que l’on retrouve dans des sites cérémoniels, sont les supports de rites religieux. Ils servent d’instruments de médiation. La chouette stylisée que je fais apparaître en Valdivia 4 est d’une symbolique élémentaire. L’oiseau de nuit traduit le passage de la lumière aux ténèbres. Beaucoup plus tard, on retrouvera cette « chouette symbole » sur les prêtres Jama-Coaque. Et n’oublions pas la chouette-chamane dans la civilisation Chavín au Pérou. L’iconographie de la chouette va évoluer pour faire entrer en action le chaman. Dans la phase précédente, le chaman était à peine esquissé Maintenant, à compter de Valdivia 9, il prend possession de la chouette, la domine. La chouette s’anthropomorphise. Elle est surmontée d’une couronne ou d’un turban distinctif du chaman. Elle est posée sur une base et les gravures en bas-relief représentent peu à peu les bras, les jambes, puis les ornements, colliers, barbes, etc. Enfin, en VAL 15, apparaît le monolithe tridimensionnel : la stèle à 6 faces. Quid des associations complexes ? Ces associations regroupent plusieurs symboles pour arriver à un concept de globalité : VAL 16 : la terre, la chouette, la tête de mort. VAL 17 : le ciel, la lune, la chouette. VAL 18 : la terre, le soleil, la chouette. Et pour les « plaques divinatoires » ? La perplexité s’impose pour qui tente de comprendre la signification de ces pierres rectangulaires (voir VAL 19 et VAL 20) dont le dessin représente généralement des surfaces délimitées par des traits, souvent parallèles, des flèches, et dont les zones sont parsemées de cupules. Que nous montrent ces pierres ? Je me lance à formuler trois hypothèses. Elles représenteraient : - La voûte céleste ? Ces cupules sont autant d’étoiles gravées par des prêtres de la nuit symbolisés par ces autres pierres gravées à l’image de chouettes ou de hiboux. - La pluie ? Ces cupules, rondes comme les petites taches figurant sur les tissus Paracas, illustreraient des gouttes d’eau. En Équateur comme partout ailleurs, la pluie est nécessaire à la vie et à l’horticulture dont dépendaient les Valdiviens. - Un jeu ? Tout au début de leur découverte, les paysans ont baptisé ces pierres des « juegos ». Ces cupules seraient alors des éléments de comptage à vocation ludique ou, plus sûrement, divinatoire. A l’analyse, chaque figure géométrique se subdivise en bandes ou zones qui délimitent un certain nombre de cupules. Lancer une petite pierre sur la stèle permettait, peut-être, d’obtenir ici ou là un chiffre ou un nombre chargé de pouvoir (classification d’A.G-M. page suivante).                                                                          * Note de Julieta Guillot Muñoz : Georges Ifrah, historien qui a écrit « L’histoire universelle des chiffres » a été interrogé sur l’iconographie des stèles à cupules. Sa réponse a été nette : « il ne s’agit pas d’une ancienne méthode de calcul ». Mon père penchait pour la première hypothèse, l’observation de la voûte céleste et une indication sur les mouvements des planètes. Evidemment, il considérait l’état des connaissances des Valdiviens et ne leur a pas attribué les capacités de la science astronomique moderne avec ses appareils de vision sophistiqués. Seul Alexandre Hirst s’est risqué à aller aussi loin. J’ajoute à propos des stèles gravées qui semblent indiquer le mouvement par une flèche que mon père se posait cette question : « Est-ce bien une flèche représentée dans un graphisme d’aujourd’hui ou un serpent stylisé ? ». Agrandissements page suivante... Constatons simplement qu’en 5000 ans, dans cette zone sous influence d’El Niňo et dans un terrain souvent sablonneux, il y a eu de nombreux mouvements de terrain quasi-cataclysmiques et cela peut expliquer que le groupe de pierres soit désordonné. Car lorsque le terrain est plus dense, pierreux, et protégé des eaux, des paysans m’ont dit avoir vu des pierres disposées par 4 ou par 6 qui formaient une sorte de « boîte ». Cette disposition pourrait expliquer l’existence, à mon avis plus tardive, des stèles à six faces qui remplissaient, à elles seules, la même fonction. Y trouvait-on mêlées des « plaques divinatoires » ? Je ne sais pas si de telles stèles, ces pierres plates à cupules, décrites comme des « miroirs cosmiques », faisaient partie de l’ensemble de pierres  gravées formant ces “boiîtes”. En revanche, je me suis interrogé sur ces dernières et parvenu à la conclusion qu’il pouvait s’agir vraisemblablement d’une incantation englobant l’univers, avec les quatre points cardinaux, le ciel et l’inframonde. Les premiers signes symboliques de l’homme de Neanderthal Carlo GAY – Mezcala – Balsas Publications « L’invention et l’usage de symboles constituent une étape décisive dans le développement intellectuel de l’homme ces 50 000 – 60 000 dernières années. Les trois symboles créés par l’homme de Neanderthal : la cupule, la croix et les lignes parallèles semblent étroitement liés au culte des morts et au cycle lunaire. Ces symboles débordent au fil des millénaires leur zone d’origine et s’étendent géographiquement pour devenir universels. On les retrouve ainsi tant dans l’ancien monde que dans le nouveau monde. » Du rôle du chaman. Le point de vue de Francisco Valdez Citation du catalogue de l’exposition « La terre de l’or » Paris 1989 « Dans les premiers temps, le chaman créé des fétiches… Leur usage est limité au sorcier ou au prêtre qui manipule l’énergie du cosmos. Dans son désir de comprendre le cosmos, le chaman cherche l’ordre naturel du monde et il l’assimile pour s’y intégrer. Le symbole religieux est l’élément actif de cette recherche. Les objets chargés d’énergie vitale ne sont pas seulement des reflets du pouvoir, ils sont le pouvoir lui-même… » Page suivante Page précédente ACCUEIL